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lières. Sans doute nous n'acueillerions qu'avec moquerie une fiction qui reprendrait aujourd'hui le ton mélancolique et viendrait nous répéter sur une lyre d'emprunt des plaintes trop connues. Mais une apparition posthume de ce temps encore si proche de pous doit nous trouver d'autre humeur. Nous nous reconnaiscops en elle, elle nous rappelle notre jeunesse. Et qui, dans ces temps de sécheresse et de stérilité, ne regarde volontiers vers ces folles années de sentimentalité printanière, où la mélancolie n'était qu'un trop plein de sève et le désespoir un excés d'espérance. D'un autre côté, une telle apparition, loin de choquer notre sens positif de désillusionnés, le satisfait au contraire par son caractère historique. Nous pouvons du moins l'écouter comme témoin dans notre inventaire minutieux du passé.

Maurice de Guérin avait l'avantage de ressussiter dans ces conditions. Son livre n'est pas une fiction. Il a réellement vécu ses souffrances, et il l'a prouvé, puisqu'il en est mort. S'il eût survécu, s'il publiait aujourd'hui lui-même son livre, il n'obtiendrait sans doute que l'indifférence ou l'ironie. Mais un livre vrai, vécu, un livre qui est une âme, un esprit malheureux sortant après plus de vingt ans du tombeau, c'était, en notre temps de productions factices et forcées, un sujet assez intéressant pour nos physiologistes littéraires et nos curieux de phychologie; et dès son apparition ce fut dans tous les journaux et les revues à qui déploierait le plus de magie esthétique pour faire vraiment revivre le jeune fantôme. Mourir jeune sur quelques heureux essais, pour un poëte, c'est ainsi souvent, le plus sûr chemin à l'immortalité. Sa destinée touchante s'identifie alors

Ils apparaissent ensemble comme un groupe inachevé qu'une imagination sympathique se figure aisément plus beau qu'il ne fût devenu peut-être. Si, joint à cela, le poëte ou l'artiste brisé dans sa fleur, par quelque côté de sa pbysionomie ou de sa situation, se trouve propre à servir de symbole, à représenter un genre, alors son nom est consacré. La critique, qui n'aime pas moins à élever qu'à détruire, fait de lui un type : et elle met à l'achever, à l'idéaliser le même amour qu'elle mettrait peut-être à l'anéantir, s'il fût parvenu à

pleine croissance. Ainsi dans des genres différente, Mazaccio, Chatterton, Gilbert, Vauvenargues, André Chenier, Theodor

avec son oeuvre.

Koerner, Keats, Bellini, Hégésippe Moreau sont tombés pour se relever éternellement jeunes, sans qu'on puisse dire qu'ils eussent grandi et qu'on se fût souvenu d'eux, s'ils eussent vécu.

Un autre avantage qu'il faut compter, pour Maurice, c'était d'appartenir, par sa naissance et ses relations, à un monde qni possède encore le privilège de donner un certain cachet aux réputations qu'il fait ou qu'il adopte. La haute critique qui, avec raison, aime à garder un pied dans ce monde, a pour ses protégés des indulgences et des faveurs, fort efficaces lorsqu'elles se traduisent en lettres de recommandation au public. Cette fois la sympathie d'accord avec la complaisance rendait l'apologie facile et d'autant plus persuasive. Cependant il faut le dire, quelque digne d'intérêt que fût Maurice, ce n'était pas un intérêt général qu'il pouvait soulever longtemps. Ses qualités sont de celles qu’un petit nombre seulement d'esprits cultivés se plaît à apprécier. Réduit à lui-même, aprés un court éclat, le jeune mélancolique n'eût pas tardé sans doute à retomber, si non dans l'oubli, du moins dans la pénombre de ses aînés, où les amateurs seuls eussent encore fait attention à lui. Ce qui l'a soutenu, ce qui le sauvera peut-être du temps, c'est moins son rôle littéraire, en somme, que son rôle moral dans le groupe qu'il forme avec sa soeur et où il est partie essentielle quoique passive. Tout en tenant largement compte de sa valeur poétique, on peut donc dire de lui que son principal, son plus durable mérite, c'est d'être le frère chéri d’nne soeur telle qu'Eugénie. C'est sa soeur en effet qui met la vie entre eux. éternel monologue, Maurice devait tôt ou tard finir par ennuyer son monde; mais Eugénie intervenant engage le dialogue et nous entraîne dans l'action.

Avec son

II.

Eugénie aussi écrit son journal; mais non à la manière de Maurice, comme une monodie lyrique, ni à la manière anglaise, pour elle-même, pour sa propre satisfaction: elle l'écrit pour s'épancher, se communiquer à un autre; pour s'entretenir avec son frère loin d'elle, le consoler, l'égayer, l'encourager. Son journal est par-là essentiellement français: c'est une causerie avec un absent. D'elle-même et seule, elle ne fût jamais venue sans

doute à cette habitude d'enregistrement de soi-même si répandue aujourd'hui, si propre à fortifier l'individualité, mais si propre aussi à faire des pédants et des importants. Eugénie est d'un naturel trop vif, trop expansif, pour pouvoir se plaire en tête à tête exclusif avec elle-même; il lui faut, ne fût-ce qu'en idée, un interlocuteur, un coeur ami qui l'écoute. Or elle l'a dans son frère, qui lui a demandé de noter, d'écrire pour lui sa vie de chaque jour, ses impressions, ses lectures et ses pensées. Certaine d'être entendue, elle s'y prête volontiers, elle s'en fait même peu à peu un plaisir et un besoin. Car elle a le talent d'écrire, la pensée vive, alerte, la plume légère et sûre. Elle possède ce don si rare du style prime-Bautier, prompt d’élan et ferme d'arrêt, qui ne cherche ni ne tâtonne, trouve de suite le ton, l'accent, la mesure, le mot et le tour. Dès la première page on est émerveillé de cette gracieuse et franche allure. C'est le plus joli style virginal, caressant et dégagé, flexible et droit au but; un vrai style d'oiseau, ailé, preste et net. On conçoit qn'elle ait tout d'abord séduit par-là un public si sensible au charme de la forme et si fin connaisseur de tout ce qui marque la race, le sexe, et fait la distinction de l'écrivain.

Son frère écrit tout autrement qu'elle. Maurice creuse, pénètre laborieusement; il vous enlace et vous entraîne avec une langueur passionnée et contagieuse; on ne le quitte qu'en emportant de sa lecture une sorte de malaise, Avec Eugénie on glisse, on vole; elle vous donne sa légèreté. Non qu'elle soit folâtre; au contraire, sa nature est essentiellement sérieuse; mais c'est une nature barmonisée, réglée, fixée. Si elle est gaie, c'est sans étourderie, sans enivrement; si un soupir, si un ton plaintif reviennent souvent dans ses notes et dans ses lettres, surtout vers la fin de sa vie, on sait d'où ils viennent et où ils vont. Car elle aussi, elle a sa mélancolie comme son frère, mais c'est la mélancolie chrétienne, celle de la foi. Maurice a la mélancolie de l'incertitude, la languer esthétique, la maladie de l'idéal, le mal vague et indéfinissable du vague et de l'indéfini; Eugénie a le mal du pays céleste, le mal de l'exilé et du voyageur regrettant la patrie, mais sûrs d'y retourner un jour.

La pensée du ciel se mêle à tout ce qu'elle fait, à tout ce qu'elle dit; ce qui lui donne un petit air de nonne et de sainte

qui surprend d'abord, mais auquel on s'habitue, et qui plaît même à la fin. Elle est volontiers convertisseuse, sans aimer à faire des sermons pourtant. Elle n'est ni doctoresse ni pédante à la manière des misses presbytériennes; elle est pour cela trop du pays de madame de Sévigné. Comme celle-ci, elle lit les théologiens et les philosophes, mais elle se garde bien de répéter leurs formules et d'user de leur jargon, il lui semblerait s'affubler d'habits d'hommes. Je déteste les femmes en chaire, dit-elle quelque part. Elle n'a rien de commun avec la femme supérieure. Pour elle, comme pour la plupart des femmes vraiment féminines, ces grandes penseuses, qui montrent un génie presque viril, sont des êtres hybrides plus étonnants que synpathiques. Sentiment assez souvent partagé par les hommes eux-mêmes. Les Corinnes et les Lélias paient la gloire à ce prix: elles deviennent des sphinx pour les deux sexes. Rien que l'idée d'une telle métamorphose eût été horrible à Eugénie de Guérin. En cela elle est restée féminine et virginale, jusqu'aux bouts des ongles, et s'est méfiée toute sa vie de l'entraînement du talent. Peut-être un secret désir de plaire se mêlait-il à cette retenue; mais le désir de plaire, dans la

; femme, qu'est-ce au fond, que ledésir d'être vraiment femme?

Or la femme, la plume à la main, n'est jamais plus et mieux femme que dans ses lettres, c'est à dire individuelle avec modestie, et naturelle avec grâce et finesse. C'est ce caractère féminin de personnalité aimable et de spontanéité mesurée qui fait le charme toujours vivant de tant de recueils de lettres de femmes d'esprit et de coeur. Et celle qui plaît le plus parmi cette élite, c'est aussi la plus femme de toutes : c'est la toujours jeune, aimante et spirituelle marquise de Sévigné. Une de celles au contraire qui perd le plus de jour en jour en attraits, c'est aussi celle dont le sexe est le plus douteux : c'est la profonde Rahel, qui pense et veut penser comme un homme, avec les nerfs de femme les plus inquiets et les plus agacés, et qui nous donne ainsi le spectacle trop souvent agaçant de deux natures inconciliables se débattant dans la même personne.

Eugénie de Guérin a sa place marquée entre les épistolières illustres; et au milieu de ces grandes mondaines, sa figure à part de vestale et de solitaire, sérieuse sous un air candide et enjoué, n'a point trop l'air dépaysé; on voit à la tenue et à la sûreté du coup d'oeil quelle est aussi de leur monde. Sa correspondance moins prisée jusqu'ici que son journal nous paraît digne d'être mise sur le même rang. Le journal d'ailleurs rentre lui-même dans le genre épistolaire : c'est une longue lettre écrite à l'avance. Mais cetie avance y laisse parfois trop de loisir à la réflexion et à un certain raffinement. La correspondance, écrite toute de jet, est exempte de ce léger défaut. Il est vrai que par la même cause elle est moins riche aussi de pensées et de tableaux, mais la personnalité toute pure s'y prononce plus nettement et plus franchement dans les dialogues divers où elle est engagée. Il ne faut chercher du reste dans ce journal ni dans ces lettres rien qui rappelle le genre d'intérêt de la correspondance des femmes célèbres. Eugénie de Guérin n'a pas été de son vivant une célébrité entourée et répandue. Elle n'a connu que de loin, et en passant, la vie d'une capitale. Les causeries des salons à la mode, les conversations des cercles diplomatiques et littéraires, la fréquentation et l'influence personelle des hommes de génie et de marque lui sont restées presque absolument étrangères. On ne trouve chez elle ni anecdotes, ni portraits, ni récits bien caractéristiques de son temps.

Son existence s'est écoulée presque tout entière à la campagne, dans un cercle restreint de parents et d'amis. Son monde extérieur est donc très-limité et des moins variés. Mais sa vie intérieure n'en est que plus originale et pleine d'une abondance de source vive. Pour cette source inépuisable du cæur et de l'esprit, on peut la comparer à Mme de Sévigné; en mettant à part bien entendu certains côtés de la femme faite et de la grande dame. Mme de Sévigné, comme on sait, est la personnification même de l'amour maternel. Eugénie est une Sévigné fraternelle; une Sévigné juvénile un peu ermite, un pen poëte, un peu sauvage; avec un coeur de fille et de soeur tel que Mme de Sévigné eut un coeur de mère, le plus aimant, le plus prodigue de dévouement, le plus ingénieux en expressions de tendresse et d'attachement. Son frère Maurice est son tout, comme pour Mme de Sévigné sa fille. Ou plutôt, pour ne pas faire d'elle ce qu'elle appellerait une idolâtre, son tout c'est Dieu avec Maurice et Maurice en Dien. Maurice et Dieu, voilà les deux noms qui reviennent

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