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l'empreinte incessante des siècles, le corps flegmatique, repu de grosse nourriture et de boissons fortes, s'est rouillé; les nerfs sont devenus moins excitables, les muscles moins alertes, les désirs moins voisins de l'action, la vie plus terne et plus lente, l'âme plus endurcie et plus indifférente aux chocs corporels; la boue, la pluie, la neige, l'abondance des spectacles déplaisants et mornes, le

des vifs et délicats chatouillements sensibles maintieninent l'homme dans une attitude militante. Héros aux temps barbares, travailleurs aujourd'hui, ils supportent l'ennui comme ils provoquaient les blessures; aujourd'hui comme autrefois, c'est la noblesse intérieure qui les touche; rejetés vers les jouissances du dedans, ils y trouvent un monde, celui de la beauté morale. Pour eux le modèle idéal s'est déplacé; il n'est plus situé parmi les formes, composé de force et de joie, mais transporté dans les sentiments, composé de véracité, de droiture, d'attachement au de

manque

tout. On n'a pas eu le temps de se dire trois paroles dans les visites, qu'on est tout étonné de voir venir la collation, ou tout au moins quelques brocs de vin accompagnés d'une assiette de croûtes de pain bachées avec du poivre et du sel : fatal préparatif pour de mauvais buveurs. Il faut vous instruire des lois qui s'observent ensuite, lois sacréts et inviolables. On ne doit jamais boire, sans boire à la santé de quelqu'un; aussitôt après avoir bu, on doit présenter du vin à celui à la santé de qui on a bu Jamais il ne faut refuser le verre qui est présenté, et il faut naturellement vider jusqu'à la dernière goutte. Faites, je vous prie, quelques réflexions sur ces coutumes et voyez par quel moyen

est possible de cesser de boire; aussi ne finit-on janais. C'est un cercle perpétuel en Allemagne: boire en Allemagne, c'est boire toujours. » (Misson, l'oyage en Italie.)

a

voir, de fidélité à la règle. Qu'il vente et qu'il neige, que l'ouragan se démène dans les noires forêts de sapins, ou sur la houle blafarde parmi les goëlands qui crient, que l'homme roidi et violacé par le froid trouve pour tout régal, en se claquemurant dans sa chaumière, un plat de choucroute aigre ou une pièce de beuf salé, sous une lampe fumeuse et près d'un feu de tourbe, il n'importe; un autre royaume s'ouvre pour le dédommager, celui du contentement intine : sa femme est fidèle et l'aime; ses enfants, autour de son âtre, épellent la vieille Bible de famille; il est maître chez lui, protecteur, bienfaiteur, honoré par autrui, honoré

par lui-même; et si, par hasard, il a besoin d'aide, il sait qu'au premier appel il verra ses voisins se ranger fidèlement et bravement à ses côtés. Le lecteur n'a qu'à mettre en regard les portraits du temps, ceux d'Italie et ceux d'Allemagne, il apercevra d'un coup d'æil les deux races et les deux civilisations, la Renaissance et la Réforme: d'un côté quelque condottière demi-nu en costume romain, quelque cardinal dans sa simarre, amplement drapé, sur un riche fauteuil sculpté et orné de têtes de lion, de feuillages, de faunes dansants, luimême ironique et voluptueux, avec le fin et dangereux regard du politique et de l'homme du monde, cauteleusement courbé et en arrêt; de l'autre côté, quelque brave docteur, un théologien, homme simple, mal peigné, roide comme un pieu dans sa robe unie de bure noire, avec de gros livres de doctrine à fermoirs solides, travailleur convaincu, père de famille des corps

exemplaire. Regardez maintenant le grand artiste du siècle, un laborieux et consciencieux ouvrier, un partisan de Luther ', un véritable homme du Nord, Albert Dürer. Lui aussi, comme Raphaël et Titien, il a son idée de l'homme, idée inépuisable de laquelle sortent par centaines les figures vivantes et les scènes de mæurs, mais combien nationales et originales ! De la beauté épanouie et heureuse, nul souci; ses corps nus ne sont

que

déshabillés : épaules étroites, ventres proéminents, jambes grêles, pieds alourdis par la chaussure, ceux de son voisin le charpentier ou de sa commère la marchande de saucisses; les têtes font saillie sur le cuivre infatigablement rayé et fouillé, sauvages ou bourgeoises, souvent ridées par la fatigue du métier, ordinairement tristes, anxieuses et patientes, âprement et misérablement déformées par les nécessités de la vie réelle. . Au milieu de ceite copie minutieuse de la vérité laide, ou est l'échappée? Quelle est la contrée où va s'enfuir la grande imagination mélancolique? C'est le rêve, le rêve étrange fourmillant de pensées profondes, la contemplation douloureuse de la destinée humaine, l'idée vague de la grande énigme, la réflexion tâtonnante qui, dans la noirceur des bois hérissés, à travers les emblèmes obscurs et les figures fantastiques, essaye de saisir la vérité et la justice. , Il n'a pas besoin de les chercher si loin; de prime saut il les a saisies. Si l'honnêteté est quelque part

1. Voyez ses lettres et la sympathie qu'il y témoigne pour Luther.

au monde, c'est dans les madones qui incessamment reviennent sous son burin. Co n'est pas lui qui, à la

. facon de Raphaël, commencerait par les faire nues ; la main la plus licencieuse n'oserait pas déranger un seul des plis roides de leurs robes ; leur enfant sur les bras, elles ne songent qu'à lui et ne songeront jamais au delà; non-seulement elles sont innocentes, mais encore elles sont vertueuses; la sage mère de famille allemande, enfermée pour toujours par sa volonté et par sa nature dans les devoirs et les contentements domestiques, respire tout entière dans la sincérité foncière, dans le sérieux, dans l'inattaquable loyauté de leurs attitudes et de leurs regards. Il a fait plus : à côté de la vertu paisible, il a figuré la vertu militante. Le voilà enfin le Christ véritable, le pâle Crucifié, xt énué et décharné par l'agonie, dont le sang, à chaque minute, tombe en gouttes plus rares, à mesure que les palpitations plus faibles annoncent le déchirement suprême d'une vie qui s'en va. Ce n'est pas ici, comme chez les maîtres italiens, un spectacle à récréer les yeux, un simple ondoiement d'étoffes, une ordonnance des groupes.

. Le cæur, le plus profond du cæur, est blessé par cette vue ; c'est le juste opprimé qui meurt, parce que le monde hait la justice; les puissants, les hommes du siècle sont là, indifférents, ironiques : un chevalier empanaché, un bourgmestre ventru qui, les mains croisées derrière son dos, regarde, occupe une heure; mais tout le reste pleure; au-dessus des femmes évanouies, les anges pleins d'angoisse viennent recueillir dans des coupes le sang sacré qui suinte, et les astres du ciel se voilent la face pour ne pas contempler un si grand attentat. Il y en aura d'autres; supplices sur supplices, et les vrais martyrs à côté du vrai Christ, résignés, silencieux, avec le doux regard des premiers fidèles. Ils sont liés autour d'un vieil arbre, et le bourreau les déchire avec un fouet armé d'ongles de fer. Un évêque, les mains jointes, prie étendu pendant qu'on lui tourne dans l'ail une tarière. Là-haut, entre les arbres échevelés et les racines grimacantes, une troupe d'hommes et de femmes gravit sous les verges l'escarpement d'une colline, et du sommet, avec la pointe des lances, on les fait sauter dans le précipice; çà et là roulent des têtes, des troncs inertes, et à côté de ceux qu'on décapite, des corps enflés traversés d'un pal attendent les corbeaux qui croassent. Tous ces maux, il faut les supporter pour confesser sa foi et établir la justice. Mais il y a là-haut un gardien, un vengeur, un juge tout-puissant qui aura son jour. Il va luire, ce jour, et les perçants rayons du dernier soleil jaillissent déjà, comme une poignée de dards, à travers les ténèbres du siècle. Au plus haut du ciel, l'ange est apparu dans sa robe étincelante, guidant les cavalcades effrénées, les épées tournoyantes, les flèches inévitables des vengeurs qui viennent fouler et punir la terre; les hommes s'abattent sous leur galop, et la gueule du monstre infernal mâche déjà la tête des prélats iniques. C'est ici le poëme populaire de la conscience, et, depuis les jours des apôtres, les

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