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tons les pratiques sensibles par lesquelles on a voulu remplacer cet entretien de l'âme invisible et du juge invisible : je veux dire les mortifications, les jeûnes, les pénitences corporelles, les carêmes, les veux de chasteté et de pauvreté, les chapelets, les indulgences; les rites ne sont bons qu'à étouffer sous des cuvres machinales la piété vivante. Écartons les intermédiaires par lesquels on a voulu empêcher le commerce direct de Dieu et de l'homme : je veux dire, les saints, la Vierge, le pape, le prêtre: quiconque

les adore ou leur obéit est idolâtre. Ni les saints, ni la Vierge ne peuvent nous convertir et nous sauver; c'est Dieu seul qui par son Christ nous convertit et nous sauve. Ni le pape, ni le prêtre ne peuvent nous fixer notre croyance ou nous remettre nos péchés ; c'est Dieu seul qui nous instruit par son Écriture, et nous absout par sa grâce. Plus de pèlerinages ni de reliques; plus de traditions ni de confessions auriculaires. Une nouvelle Église paraît, et avec elle un nouveau culte; les ministres de la religion changent de rôle, et l'adoration de Dieu change de forme ; l'autorité du clergé s'atténue, et la

pompe du service se réduit; elles se réduisent et

( tia fidei, et multos errores continere de rebus maximis in Eca clesia. Manifestum conciones monachorum in templis fere ubi« que terrarum aut fabulas fuisse de Purgatorio et de Sanctis, « aut fuisse qualemcumque legis doctrinam seu disciplinæ, sine « roce Evangelii de Christo, aut fuisse nenias de discrimine cibo« rum, de feriis et aliis traditionibus humanis.... Evangelium pua rum, incorruptum, et non dilutum ethnicis opinionibus. » « Voyez aussi Fox, Acts and monuments, t. II, p. 42.

s'atténuent d'autant plus, que l'idée primitive de la théologie nouvelle est plus absorbante, tellement, qu'il y a des sectes où elles disparaissent tout à fait. Le prêtre descend de cette haute place où le droit de remettre les péchés et de régler la foi l'avait élevé par-dessus les têtes des laïques; il rentre dans la société civile, il se marie comme eux, il tend à redevenir leur égal, il n'est qu'un homme plus savant et plus pieux que les autres, leur élu et leur conseiller. Son église devient un temple, vide d'images, d'ornements et de cérémonies, parfois tout nu, simple lieu d'assemblée, où, entre des murs blanchis, du haut d'une chaise unie, un homme en robe noire parle sans gestes, lit un morceau de la Bible, entonne un hymne que continue la congrégation. Il y a un autre lieu de prière, aussi peu décoré et non moins vénéré, le foyer domestique, où chaque soir le père de famille devant ses serviteurs et ses enfants fait tout haut la prière et lit l’Écriture. Austère et libre religion, toute purgée de sensualité et d'obéissance, tout intérieure et personnelle, qui, instituée par l'éveil de la conscience, ne pou- . vait s'établir

que

chez des races où chacun trouve naturellement en soi-même la persuasion qu'il est seul responsable de ses euvres et toujours astreint à des devoirs.

III

Sans doute c'est par une porte bâtarde que la réforme entra en Angleterre; mais il suffit qu'une porte s'ouvre, telle quelle; car ce ne sont pas les manéges de cour et les habiletés officielles qui amènent les révolutions profondes; ce sont les situations sociales et les instincts populaires. Quand cinq millions d'hommes se convertissent, c'est que cing millions d'hommes ont envie de se convertir. Laissons donc de côté les parades et les intrigues d'en haut, les scrupules et les passions de Henri VIII ’, les complaisances et les adresses de Cranmer, les variations et les bassesses du Parlement, les oscillations et les lenteurs de la Réforme, commencée, puis arrêtée, puis poussée en avant, puis d'un coup violemment refoulée, enfin épandue sur toute la nation, et endiguée dans un établissement légal, établissement singulier, bâti de pièces disparates, mais solide pourtant et qui a duré. C'est la nation et l'esprit public qu'il faut considérer. Tout grand changement a là sa racine, et il n'y a qu'à regarder de près dans cette région profonde pour découvrir les inclinations nationales et les irritations séculaires dont le protestantisme est issu.

1. Voyez Froude, History of England. La conduite de Henri VIII est présentée là sous un nouveau jour.

Cent cinquante ans auparavant, il avait été sur le point d'éclore; Wicleff avait paru, les lollards s'étaient levés, la Bible avait été traduite, la chambre des communes avait proposé la confiscation de tous les biens ecclésiastiques; puis, sous le poids de l'Eglise, de la royauté et des lords réunis, la réforme naissante écrasée était rentrée sous terre, pour ne plus reparaître que de loin en loin par les supplices de ses martyrs. Les évêques avaient reçu le droit d'emprisonner sans jugement les laïques suspects d'hérésie; ils avaient brûlé vivant lord Cobham; les rois avaient pris parmi eux leurs ministres; assis dans leur autorité et dans leur faste, ils avaient fait plier noblesse et peuple sous le glaive laïque qui leur avait été remis; et, sous leur main, le rigide réseau de lois qui depuis la conquête enserrait la nation de ses mailles, était devenu encore plus étroit et plus blessant. Les actions vénielles s'y étaient trouvées prises comme les actions criminelles, et la répression judiciaire, portée sur les péchés aussi bien que sur les attentats, avait changé la police en inquisition : « Offenses contre la chasteté', hérésie ou choses sentant l'hérésie, sorcellerie, ivrognerie, médisance, diffamation, paroles impatientes, promesses rompues, mensonge, manque d'assistance à l'église, paroles irrévérencieuses à propos des saints, nonpayement des offrandes, plaintes contre les tribunaux ecclésiastiques, » tous ces délits imputés ou soupçonnés conduisaient les gens devant les trib:naux ecclésiastiques, avec des frais énormes, parmi de longs délais, à de grandes distances, sous une procédure captieuse, pour aboutir à de grosses amendes, à des emprisonnements rigides, à des abjurations humiliantes, à des pénitences publiques et à la menace souvent accomplie des supplices et du bùcher. Qu'on en juge par un seul fait : le comte de Surrey, un parent du roi, fut traduit devant un de ces tribunaux pour avoir manqué au maigre. Imaginez, si vous le pouvez, la minutieuse et incessante oppression d'un pareil code, à quel point toute la vie humaine, actions visibles et pensées invisibles, y était enveloppée et enlacée, comment

1. Froude, I, 175, 191. Petition of Commons. Cette récrimination publique et authentique montre tout le détail de l'organisation et de l'oppression cléricales.

par

les délations forcées il pénétrait dans chaque foyer et dans chaque conscience, avec quelle impudence il se tranformait en machine d'extorsions, quelle sourde colère il excitait dans ces bourgeois, dans ces paysans obligés parfois de fairet de refaire soixante milles pour laisser accroché à chacune des innombrables griffes de la procédure' un morceau de leur épargne, parfois toute leur substance et toute la substance de leurs enfants ! On réfléchit quand on est ainsi foulé; on se demande tout bas si c'est bien par une délégation de Dieu que les voleurs mitrés pratiquent ainsi la tyrannie et le pillage ; on regarde de plus près dans leur vie; on

1. Froude, I 26, 193. Great and excessive fees. Voyez le détail, ib.

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