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détourner des routes funestes où ils se sont cherchent des sujets plus propres à satisfaire la • égarés.

raison; les livres sérieux reparoissent. Nous avons * Leur voix sera entendue, etc. etc.... » déjà eu le plaisir d'annoncer la Législation pri

Ce morceau suffiroit seul pour justifier les élo- mitive de M. de Bonald : entre les jeunes gens ges que nous avons donnés à cette Vie de Rollin. distingués par le tour grave de leur esprit, nous On peut y remarquer des beautés du premier avons fait remarquer l'auteur de le Vie de Rolordre, exprimées avec éloquence, et quelques- tin : aujourd'hui les Essais de Morale et de Pounes de ces pensées que l'on ne trouve que chez litique sont une nouvelle preuve de notre retour les grands écrivains. Nous ne saurions trop en- aux études solides. courager l'auteur à s'abandonner à son génie.

Cet ouvrage a pour but de montrer qu'une Jusqu'à présent une timidité naturelle au vrai seule forme de gouvernement convient à la natalent lui a fait rechercher les sujets les moins ture de l'homme. De là deux parties ou deux élevés; mais il devroit peut-être essayer de sor- divisions dans l'ouvrage : dans la première on tir du genre tempéré qui retient son imagination pose les faits ; dans la seconde on conclut : c'estdans des bornes trop étroites. On s'aperçoit ai-à-dire que dans l'une on traite de la nature de sément dans la vie de Rollin qu'il a sacrifié | l'homme, et que dans l'autre on fait voir quel partout des richesses. En parlant du bon recteur est le gouvernement le plus conforme à cette de l'Université, il s'est prescrit la modération et

nature, la réserve ; il a craint de blesser des vertus mo- Les facultés dont se compose notre esprit, les destes, en répandant sur elles une trop vive

causes des égarements de notre esprit, la force Jumière :

: on diroit qu'il s'est souvenu de cette de notre volonté, l'ascendant de nos passions , loi des anciens qui ne permettoit de chanter les l'amour du beau et du bon, ou notre penchant dieux que sur le mode le plus grave et le plus pour la vertu, sont donc l'objet de la première doux de la lyre.

partie.

Que l'homme doit vivre en société ; qu'il y a

une sorte de nécessité venant de Dieu ; qu'il y SUR

a des gouvernements factices et un gouvernement LES ESSAIS DE MORALE ET DE naturel; que les maurs sont des habitudes que

nous ont données ou nous ont laissé prendre les POLITIQUE.

lois : telles sont à peu près les questions qu'on examine dans la seconde partie.

C'est toucher, comme on le voit, à ce qui sit

dans tous les temps l'objet des recherches des On peut trouver plusieurs causes du succès plus grands génies. L'auteur a su prouver qu'il prodigieux des romans pendant ces dernières n'y a point de matière épuisée pour un homme années : il y en a une principale, indépendante de talent, et que des principes aussi féconds du goût et des mæurs. Fatigué des déclamations seront éternellement la source de vérités nou, de la philosophie, on s'est jeté par besoin de re- velles. . pos dans les lectures frivoles; op s'est délassé Une gravité naturelle et soutenue, un ton des erreurs de l'esprit par celles du cæur : les ferme sans jactance, noble sans enflure, des vues dernières n'ont du moins ni la sécheresse ni l'or- fines et quelquefois profondes, enfin cette mesure gueil des premières ; et à tout considérer, s'il fal- dans les opinions, cette décence de la bonne loit faire un choix dans le mal, la corruption des compagnie, d'autant plus précieuses qu'elles desentiments seroit peut-être préférable à la corrup- viennent tous les jours plus rares : telles sont les tion des idées : un caur vicieux peut revenir à la qualités qui nous paroissent recommander cet Vertu; un esprit pervers ne se corrige jamais. ouvrage au public.

Mais l'esprit humain tourne sans cesse dans Nous choisirons quelques morceaux propres le même cercle, et les romans nous ramèneront à donner aux lecteurs une idée du style des Esanx ouvrages sérieux, comme les ouvrages sé- sais, et de la manière dont l'auteur a traité des rieux nous ont conduits aux romans. En effet, sujets si graves. Dans le chapitre intitulé Rapceux-ci commencent à passer de mode; les auteur 1 ports des deux natures de l'Homme, voici

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Décembre 1805.

comme il parle de l'union de l'âme avec le corps : , surtout deux chapitres sur l'Angleterre. L'au« Son ame et son corps sont tellement unis, qu'ils teur, cherchant à prouver que la monarchie ab« sont obligés, pour ainsi dire, d'assister récipro- solue est le seul gouvernement naturel ou con« quement à leurs jouissances et d’en modifier forme à la nature de l'homme, fait la peinture de a la nature, pour qu'ils puissent y participer la monarchie angloise , dont le gouvernement, " également. Dans les plaisirs du corps on re- selon lui, n'est pas naturel. Par une idée ingé« trouve ceux de l'âme, et dans les plaisirs de nieuse il attribue aux anciennes mæurs des An« l'ame on retrouve ceux du corps. Le corps glois, c'est-à-dire aux mæurs qui ont précédé « exige, dans les objets de ses penchants, quelques leur constitution de 1688, ce qu'il y a de bon « traces de ce beau ou de ce bon , sujets de l'éternel parmi eux, tandis qu'il soutient que les vices du « amour de l'âme. Il veut qu'elle lui vante le peuple et du gouvernement de la Grande-Breta« bonheur dont il jouit, et qu'elle y applaudisse gne naissent pour la plupart de la constitution a en le partageant. L'âme (et c'est sa misère) ne actuelle de ce pays. a peut saisir ce qu'elle aime que sous des for

Ce système a l'avantage d'expliquer les contra« mes et par des moyens qui lui sont fournis par dictions que l'on remarque dans le caractère de « le corps.... Les deux natures de l'homme con la nation britannique. Il est vrai que l'auteur est a fondent ainsi leurs désirs, unissent leurs forces, alors obligé de prouver que les Anglois, du temps a et se concertent ensemble pour arriver à leurs de Henri VIII, étoient plus heureux et valoient « desseins.... L'âme découvre pour le corps une mieux que les Anglois d'aujourd'hui, ce qui pour« foule de plaisirs qu'il ignoreroit toujours : elle roit souffrir quelques difficultés; il est encore vrai a lui conserve la mémoire de ceux qu'il a goûtés, que l'auteur a contre lui l'Esprit des Lois. Mona et dans les temps de disette elle le nourrit de tesquieu parle aussi de l'inquiétude des Anglois, l'image des objets qu'elle a chéris.... »

de leur orgueil, de leurs changements de partis, Tout cela nous semble ingénieux, agréable, des orages de leur liberté; mais il voit tout cela bien dit, délicatement observé. On lira avec le comme des conséquences nécessaires et non fumême plaisir le chapitre sur les causes et les nestes d'une monarchie mixte ou tempéré. On lit suites des égarements de l'esprit. Si l'on trou dans Tacite ce passage singulier : Nam cunclas voit ce portrait de l'erreur dans les Caractères nationes et urbes populus, aut primores, aut de la Bruyère, on le remarqueroit peut-être : singuli regunt : dilecta ex his et constituta reip.

« Vraiment on calomnie les passions : elles ne forma, laudari facilius, quam evenire ; vel si a sont que la cause des maux dont l'erreur est evenit, haud diuturna esse potest. D'où il ré« le principe. Les passions s'usent; il faut bien sulte que Tacite avoit conçu l'idée d'un gouver« qu'elles se reposent; l'erreur est éternelle et ne nement à peu près semblable à celui de l'Angle• se fatigue jamais. Les passions entraînent ceux terre, et qu'en le regardant comme le meilleur a qu'elles tourmentent, les aveuglent, et sou- en théorie, il le jugeoit presque impossible en pra« vent les abîment. L'erreur conduit avec mé- tique. Aristote et Cicéron, semblent avoir partau thode, conseille avec prudence ; elle n'ote pas gé l'opinion de Tacite, ou plutôt Tacite avoit puisé « la connoissance , et laisse éviter le danger ; elle cette opinion dans les écrits du philosopheet delo« est austère et même inexorable, et le mal qu'elle rateur. Ces autorités sont de quelque poids sans « fait commettre, on l'exécute avec la rigueur doute, mais l'auteur des Essais répondroit avec « du devoir ; elle éclaire le crime, elle s'entend raison que nous avons aujourd'hui de nouvelles « avec l'orgueil; et tous les crimes qu'elle fait lumières qui nous empêchent de penser comme * commettre, l'orgueil les récompense. » Aristote, Cicéron, Tacite et Montesquieu. Quoi

Qui ne reconnoit ici la philosophie du dernier qu'il en soit, les juges sont maintenant nombreux siècle ? Pour faire un portrait aussi fidèle, il ne dans cette cause : plusieurs milliers de François suffisoit pas d'avoir le modèle sous les yeux; il ayant vécu, pendant leur exil, en Angleterre, falloit encore posséder, dans un degré éminent, peuvent avoir appris à connoître le fort et le foile talent du peintre.

ble des lois de ce pays. Jusqu'ici nous n'avons cité que la première Le dernier chapitre des Essais renferme des partie des Essais. Dans la seconde, consacrée considérations sur le génie des peuples, et sur le à l'examen des gouvernements, on remarquera but de la société, qui est le bonheur. L'auteur

pense que l'ordre et le repos sont les deux plus et quelques propositions douteuses ne gåtent rien sûrs moyens d'arriver à ce but. Son tableau de à un ouvrage d'ailleurs rempli de principes excell'Egypte nous a rappelé quelque chose des belles lents. pages de Platon sur les Perses, et le ton calme, Nous ne nous permettrons plus de combattre élevé, moral, du philosophe de l'Académie. qu'une seule définition. L'imagination se monAu reste, il y a dans cet ouvrage un assez

tre dans tous les instants, dit l'auteur. Quel grand nombre d'opinions que nous ne partageons que soit l'objet qu'il examine, l'esprit doué de pas avec l'auteur. Il soutient, par exemple, qu'il cette qualité est toujours frappé des rapports existe un degré de civilisation qui exclut le des les moins abstraits. polisme et le rendimpossible ; qu'il y auroit trop

L'auteur semble n'avoir été frappé lui-même de lumières à éteindre; qu'il n'y a point de des- que d'une des facultés de l'imagination , celle de potisme l'on crie au despote, etc.

peindre les objets matériels : il a pris la partie C'est contredire, il nous semble, le témoignage pour le tout. Nous lui soumettons les observade l'histoire. Nous seroit-il permis de faire obser- tions suivantes : ver à l'auteur que la corruption des meurs mar

Considérée en elle-même, l'imagination s'apche de front avec la civilisation des peuples , et plique à tout, et revêt toutes les formes : elle a que si la dernière présente des moyens de liberté, quelquefois l'air du génie, de l'esprit, de la senla première est une source inépuisable d'escla-sibilité, du talent; elle affecte tout, parle tous vage ?

les langages; elle sait emprunter, quand elle le Il n'y a point de despotisme l'on crie au des- veut, jusqu'au maintien austère de la sagesse; pote. Sans doute quand le cri est public, général, mais elle ne peut être longtemps sérieuse; elle violent, quand c'est toute une nation qui parle sourit sous le masque : Patuit dea. sans contrainte. Mais dans quel cas cela peut-il

Prise séparément, l'imagination est donc peu avoir lieu ? Quand le despote est foible, ou quand, de chose. Mais c'est un don inestimable lorsqu'elle à force de maux, il a poussé à bout ses esclaves. se joint aux autres facultés de l'esprit; c'est elle Mais si le despote est fort, que lui importeront les alors qui donne la chaleur et la vie; elle se comgémissements secrets de la foule ou l'indignation bine de mille manières avec le génie, l'esprit, la impuissante de quelque honnête homme? Il ne tendresse du cæur, le talent. Elle achèvc, pour faut pas croire d'ailleurs que le plus rude despo- ainsi dire, les heureuses dispositions qu'on a retisme produise un silence absolu, excepté chez çues de la nature, et qui, sans l'imagination, les nations barbares. A Rome, sous les Néron resteroient incomplètes et stériles. Elle marche, même et sous les Tibère, on faisoit des satires, et ou plutôt elle vole, devant les facultés auxquelles l'on alloit à la mort : Morituri te salulant! elle s'allie; elle les encourage à la suivre, les ap

Dans un autre endroit, l'auteur suppose que la pelle sur sa trace, leur découvre des routes nousociété primitive étant devenue trop nombreuse, velles. Mariée au génie, elle a créé Homère et on s'assembla et l'on convint. C'est donc ad- Milton, Bossuet et Pascal, Cicéron et Démosmettre un contrat social, et retomber dans toutes thène, Tacite et Montesquieu; unie au talent et les chimères philosophiques que les Essais com- à la tendresse de l'âme, elle a formé Virgile et battent avec tant de succès.

Racine, la Fontaine et Fénelon; de son mélange Quelques points de métaphysique demande avec le talent et l'esprit on a vu naître Horace et roient aussi plus de développement. On lit, page

Voltaire'. 84 : Toutes les dimes sont égales; leurs déve- L'auteur veut que l'imagination ne soit fraploppements ne peuvent dépendre que de la con- pée que des rapports les moins abstraits. Jusformation des organes. Page 21 : L'esprit est une qu'ici on lui avoit fait le reproche contraire; on faculté, une puissance... Il n'y a point d'idées l'avoit accusée d'un trop grand penchant à la fausses, mais des appellations fausses, etc.

contemplation et à la mysticité. C'est sur ses aiIl y a là-dessus vingt bonnes querelles à faire les que les âmes ardentes s'élèvent à Dieu : c'est à l'auteur; et si l'on pressoit un peu ses raison- elle qui a conduit au désert et dans les cloîtres nements, on les mèneroit à des conséquences dont il seroit lui-même effrayé. Mais nous ne

1 Il ne s'agit pas ici de jugements rigoureux. Racine avoit voulons point élever de question intempestive, I les traits caractéristiques.

du génie, Bossuet, de l'esprit, etc. On n'indique à présent que

CHATEAUBRIAND

TOME V.

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tant d'hommes qui ne vouloient plus s'occuper « tions tardives, et je n'ai point échappé au maldes images de la terre. Bien plus, c'est par la « heur commun; du moins je déplore mes miseule imagination que l'on peut concevoir la spi- < sères, et je n'ose en parler qu'en tremblant. ritualité de l'âme et l'immatérialité des esprits : a Porté paturellement à l'étude des choses qui tant elle est loin de ne saisir que le côté matériel a font le sujet de cet ouvrage, je fus entraîné à des choses !

« l'écrire par les goûts de mon esprit et la conEt les plus grands métaphysiciens ne sont-ils«tinuité de mes loisirs : ce sont de simples répas distingués surtout par l'imagination ? N'est-«flexions que je publie. On y reconnoîtra, j'esce pas cette imagination qui a valu à Platon le père, un amour pur du vrai. J'aimerois mieux nom de réveur, et à Descartes celui de songe « les avéantir jusqu'à la moindre trace, que creux ? Platon avec ses harmonies, Descartes d'apprendre qu'elles renferment une opinion avec ses tourbillons, Gassendi avec ses atomes, qui puisse égarer. Leibnitz avec ses monades, n'étoient que des es- Rien n'est plus noble, plus touchant, plus aipèces de poëtes qui imaginoient beaucoup de mable que ce mouvement; rien ne fait tant de choses. Cependant c'étoient aussi de grands géo- plaisir que de rencontrer de pareils traits au mimètres; car les grands géomètres sont encore lieu d'un sujet naturellement sévère. On peut des hommes à grande imagination. Enfin, Ma- appliquer ici à l'auteur le mot du poëte grec : Jebranches qui voyoit tout en Dieu, et qui passa « Il sied bien à un homme armé de jouer de la sa vie à faire la guerre à l'imagination, en étoit

lyre. » lui-même un prodige; Sénèque, au milieu de ses On prétend aujourd'hui qu'il faut toujours, trésors, écrivoit sur le mépris des richesses. dans l'examen des ouvrages, faire une part à la

Mais nous voulons que l'auteur des Essais critique ; nous l'avons donc faite. Cependant nous nous serve de preuve contre lui-même. Il s'oc- l'avouerons, si nous étions condamné à jouer cupe des sujets les plus sérieux, et cependant son souvent le triste rôle de censeur (ce qu'à Dieu style est plein d'imagination. On lit, page 95, ne plaise !), nous aimerions mieux suivre l'exemce morceau contre l'égoïsme, qui semble être ple d'Aristote , qui , au lieu de blâmer les fautes échappé à l'âme de Fénelon :

d'Homère, trouve douze raisons (ap.Quw cordexa) « Il faut que l'homme unisse sa vie à quelque pour les excuser. Nous pourrions encore repro« autre vie. Sa pensée elle-même a besoin d'une cher à l'auteur des Essais quelques amphibolo« douce union pour devenir féconde. L'égoïsme gies dans l'emploi des pronoms , et quelque obs« est court dans ses vues; il reste sans lumière, curité dans la construction des phrases; toutefois a solitaire et sans gloire. Nos facultés ne se dé- son livre, où l'on trouve différents genres de mé.

veloppent jamais d'une manière aussi heureuse rite, est purgé de ces fautes de goût que tant « que lorsque le cæur est rempli des sentiments d'auteurs laissent échapper dans leurs premiers « les plus doux. Belle nature d'un être qui ne ouvrages. Racine même ne fut pas exempt d'af« s’aime jamais tant que lorsqu'il s'oublie, et fectation et de recherche dans sa jeunesse, et le « qui peut trouver son bonheur dans un entier grand , le sublime, le grave Bossuet fut un bel « dévouement! »

esprit de l'hôtel de Rambouillet. Ses premiers Nous conseillons à l'auteur de maltraiter un sermons sont pleins d'antithèses, de battologies peu moins cette imagination qui lui prête un si et d'enflure de style. Dans un endroit il s'écrie heureux langage. Il seroit trop long de citer tous tout à coup : « Vive l'Éternel ! » Il appelle les les morceaux de ce genre que l'on trouve dans enfants la recrue continuelle du genre humain; les Essais. Nous ne pouvons cependant nous re- il dit que Dieu nous donne par la mort un apparfuser à transcrire cet autre passage, parce qu'il tement dans son palais. Mais ce rare génie, épure fait connoître l'auteur : « Le genre humain, dit- par la raison qu'amènent naturellement les an« il, paroit blasé. Les générations qui naissent, nées, ne tarda pas à paroître dans toute sa beauté : « désenchantées par l'expérience des générations semblable à un fleuve qui en s'éloignant de sa « qui les ont précédées, considèrent froidement source dépose peu à peu le limon qui troubloit « leur carrière, et spéculent sans jouir. Et moi, son eau, et devient aussi limpide vers le milieu « qu'on doit accuser ici de présomption ou de de son cours que profond et majestueux. « confiance, j'appartiens à l'une de ces généra- Par une modestie peu commune, l'auteur des

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Mars 1806.

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Essais' ne s'est point nommé à la tête de son ont mal gouverné, ou qui ont même perdu leur ouvrage; mais on assure que c'est le dernier des- pays pour s'être livrés à l'étude des sciences, cendant d'une de ces nobles familles de magis- excitent plutôt potre pitié que notre admiration. trats qui ont si longtemps illustré la France. Denys, maître d'école à Corinthe, étoit aussi un Dans ce cas nous serions moins étonné de l'amour roi homme de lettres. On voit encore à Vienne du beau, de l'ordre et de la vertu qui règne dans une Bible chargée de notes de la main de Charles Essais; nous ne ferions plus un mérite à lemagne; mais ce monarque ne les avoit écrites l'auteur de posséder un avantage héréditaire; que pour lui-même, et pour satisfaire sa piété. nous ne louerions que son talent.

Charles V, Francois ler, Henri IV, Charles IX, aimèrent les lettres sans avoir la prétention de

devenir auteurs. Quelques reines de France ont SUR

laissé des vers, des Nouvelles, des Mémoires :

on a pardonné à leur dignité, en faveur de leur LES MÉMOIRES DE LOUIS XIV.

sexe. L'Angleterre, d'où nous sont venus de dangereux exemples, compte seule plusieurs écrivains parmi ses monarques : Alfred, Henri VIII, Jacques ler, ont fait de véritables livres;

mais le roi au teur par excellence dans les siècles Depuis quelque temps les journaux nous an

modernes, c'est Frédéric. Ce prince a-t-il perdu, nouçoient des OEuvres de Louis XIV. Ce titre a-t-il gagné en renommée à la publication de ses avoit choqué les personnes qui attachent encore

OEuvres! Question que nous n'aurions pas de quelque prix à la just esse des termes et à la dé

peine à résoudre, si nous ne consultions que notre cence du langage. Elles observoient qu'un au

sentiment. teur peut seul appeler OEuvres ses propres tra

Nous avons été d'abord un peu rassuré en ouvaux, lorsqu'il les livre lui-même au public; vrant le Recueil que nous annonçons. Premièrequ'il faut en outre que cet auteur soit pris dans

ment ce ne sont point des OEuvres, ce sont de les rangs ordinaires de la société, et qu'il ait simples Mémoires faits par un père pour l'insécrit non de simples Mémoires historiques, mais truction de son fils. Eh! qui doit veiller à l'édudes ouvrages de science ou de littérature; que cation de ses enfants, si ce n'est un roi ? Peut-on dans tous les cas un roi n'est point un auteur de jamais trop inspirer l'amour des devoirs et de la profession , et que par conséquent il ne publie ja- vertu aux princes d'où dépend le bonheur de tant mais des OEuvres.

d'hommes ? Plein d'un juste respect pour la méIl est vrai que dans l'antiquité les premiers moire de Louis XIV, nous avons ensuite parempereurs romains cultivoient les lettres ; mais

couru avec inquiétude les écrits de ce grand moces empereurs avoient été de simples citoyens narque. Il eût été cruel de perdre encore une avant de s'asseoir sur la pourpre. César n'étoit admiration. C'est avec un plaisir extrême que qu’un chef de légion lorsqu'il écrivit l'histoire

nous avons retrouvé le Louis XIV tel qu'il est de la conquête des Gaules, et les Commentai- parvenu à la postérité, tel que l'a peint madame res du capitaine ont fait depuis la gloire de l'em- de Motteville: Son grand sens et ses bonnes inpereur. Si les Maximes de Marc-Aurèle hono

tentions, dit-elle, firent connoître les semences rent encore aujourd'hui sa mémoire, Claude et « d'une science universelle, qui avoient été caNéron s'attirèrent le mépris même du peuple ro- chées à ceux qui ne le voyoient pas dans le main pour avoir recherché les triomphes du poëte « particulier; car il parut tout d'un coup politique et du littérateur.

« dans les affaires de l'Etat, théologien dans celDans les monarchies chrétiennes, où la di- les de l'Église, exact en celles de finance : pargnité royale a été mieux connue, on a vu rare- « lant juste , prenant toujours le bon parti dans ment le souverain descendre dans une lice où la « les conseils, sensible aux intérêts des particuvictoire même n'est presque jamais sans honte, « liers, mais ennemi de l'intrigue et de la flatteparce que l'adversaire est presque toujours sans rie, et sévère envers les grands de son royaume noblesse. Quelques princes d'Allemagne, qui « qu'il soupçonnoit avoir envie de le gouverner. L'auteur des Essais de morale et de politique est M. le

« Il étoit aimable de sa personne, honnête, et de comte MOLÉ, aujourd'hui ministre d'État', pair de France.

« facile accès à tout le monde; mais avec un air

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